Une expérience de dialogue culturel grâce au dessin

Mercredi 30 novembre 2016 – Interview

Il arrive souvent aux dessinateurs de découvrir qu'ils ont, grâce au dessin, un "super pouvoir". Celui de pouvoir tisser des liens avec des communautés/cultures très différentes en représentant cet "ailleurs" sur le papier. Jean Dytar, l'auteur du Sourire des marionettes, nous raconte cette expérience vécue lors d'un voyage au Sénégal.

Lors d'un séjour au Sénégal, vers l'âge de 20 ans, j'ai eu l'occasion de découvrir que le dessin pouvait créer un lien particulier avec les gens.

J'ai passé quelques jours au sein d'une famille dans un village de Casamance. Là, j'y ai fait des croquis, des lieux et des gens. Les portraits particulièrement suscitaient la curiosité et parfois l'hilarité.

Je constatais que le dessin, contrairement à la photographie, n'était pas ressenti comme un regard intrusif, mais comme quelque chose de doux et bienveillant, et un peu magique peut-être : l'émergence d'une ressemblance à partir de quelques traits spontanément déposés sur une feuille de papier. Cet émerveillement fondamental devant la main qui trace est sans doute un trait universel. Ici, je percevais pour la première fois que dessiner pouvait devenir un spectacle, à la fois intimiste et public. Parfois, je préférais m'isoler, me faire discret, mais d'autres fois c'était l'occasion de moments de partage très conviviaux. Des partages aussi concrets, où le dessin pouvait circuler, que d'autres - des enfants particulièrement - pouvaient éventuellement compléter à leur façon. La plupart du temps, je ne leur ai pas donné mes dessins, mais je leur ai plus tard envoyé des photocopies.

Ailleurs que dans ce village, mais toujours lors de ce séjour au Sénégal, deux anecdotes méritent d'être racontées.

La première a été une expérience moins heureuse : alors que je me trouvais en compagnie d'un ami sénégalais dans un autre village, je commençais à me mettre dans un coin pour dessiner une scène de vie quotidienne dans mon carnet. Je ne faisais pas attention au chef du village qui était en train de parler avec mon ami.  Celui-ci vint me voir pour me demander d'arrêter de dessiner : cela dérangeait le chef. Comme une partie du village vivait de plantations illégales de cannabis, il était méfiant car mon comportement lui paraissait suspect. Etais- je venu les surveiller ? Collecter des informations ?... Comme quoi, tout dépend des situations : un même geste peut se révéler source d'intérêt ici, mais devenir intrusif ailleurs.

Un autre moment marquant fut lié à une aquarelle représentant la mosquée de Touba, lieu saint pour les mourides, la confrérie religieuse majoritaire dans le pays. J'avais réussi à faire ce dessin discrètement, sans susciter d'attroupement.

Les réactions qui m'ont surpris furent ultérieures : quand il m'est arrivé de montrer mon carnet de dessin, je découvris les regards devenir grave, ou fascinés, certaines personnes se mettre en prière. Invariablement tous posaient la main sur l'image, puis sur leur front. Cette aquarelle semblait, sous mes yeux ébahis, devenir soudainement le réceptacle du sacré, comme les statuettes ou les masques animistes pouvaient l'être par ailleurs.

Cette expérience a été fondamentale dans mon parcours, pour comprendre la diversité et la force potentielle de nos rapports aux images.

Jean Dytar